Les parents de Totor ont emmené leur fils sous leur arbre, et tous les Doudouniens, autour de cette trinité, attendent, silencieux.Totor est allongé sur un matelas de fougères. Près de lui, sa maman lui éponge le front avec des compresses de pissenlit mélangé à de la bave d'escargot. Son papa, agenouillé, récite la formule de guérison habituelle. On dirait une table de multiplication. Puis, fendant la foule, le roi et la reine s'approchent.
- Comment va-t-il ? A-t-il parlé de nouveau ? demande Dagobert.
- Non, Majesté, il dort toujours. répond Rosabel.
- Il faut couvrir ton fils de feuilles d'orties et de maïs pour que le feu qui est en lui puisse s'échapper… conseille la reine, … les enfants ! allez vite en cueillir ! pendant ce temps, récitons tous avec Gaétan la formule de guérison ! "
Alors, comme un bourdonnement d'abeilles, la Doudounie toute entière s’emplit de cette étrange litanie :
- Quatre multiplié par douze égale quarante-huit, quarante-huit moins vingt-trois font vingt-cinq, vingt-cinq plus huit donnent trente-trois, trente-trois, trente-trois, trente-trois….
Les enfants reviennent rapidement les bras chargés d'orties et de maïs qu'on dispose délicatement sur le corps de Totor. Mais il ne bouge pas. Soudain, la libellule qui a prévenu de l'arrivée des papas, vient se poser sur sa tête. Elle effectue quelques rondes sur sa chevelure blonde comme un champ de blé, s'immobilise au centre, tout en agitant ses ailes transparentes, puis se fige. A cet instant, Totor tourne son visage vers sa maman et ouvre les yeux. Ses joues et son front ruissellent de sueur, mais il sourit. Tout le monde se met à applaudir en criant :
- Totor est sauvé ! Totor est sauvé ! "
Dagobert demande ensuite à chacun de rentrer chez soi et garde près de lui, sa femme, Zoé, mademoiselle Plume, l'institutrice et les sept membres du conseil des sages. Totor, assis entre ses parents, se remet peu à peu de son difficile réveil, et Rosabel le débarrasse de toutes les feuilles qu'on a posées sur lui.
Rapidement, le calme est revenu dans le pays… seuls quelques murmures faiblissants parcourent les arbres sous lesquels les enfants énervés et inquiets s'agitent avant de s'endormir.
Sous l'arbre de Gaétan, le roi Dagobert, impatient, demande à Totor de lui dire ce qu’il s'est passé. Le petit garçon raconte la scène du chemin et décrit avec précision l'étrange animal nommé Martinos, le méchant oiseau qui les a endormis, lui et son amie, Poupie.
- Ils ont donc le pouvoir de nous immobiliser ! lance Gaétan.
- Oui papa, avec leurs grands yeux jaunes !
- Hum, hum… il faut que je trouve un moyen de protéger mon regard avant de rencontrer leur chef !… mais il faut faire vite !… il ne me reste plus beaucoup de temps ! reprend Dagobert.
- J'ai peut-être une idée ! dit l'un des sages, si tu posais sur tes yeux, les petites lentilles qu'on trouve à la surface de notre rivière l'O ?
- Mais je n'y verrais plus rien, voyons !
- Pas si nous découpons un petit rond au centre pour laisser apparaître ta pupille, tout en y collant une fine membrane. Ainsi, tu seras protégé de son regard !… tu n'y verras certes pas beaucoup, mais cela suffira.
- Très bien, essayons ! décide Dagobert et il désigne aussitôt deux sages pour aller chercher au plus vite ces fameuses lentilles.
En les attendant, Rosabel sert à tous un verre de cidre car toutes ces émotions leur ont donné soif… Bientôt, les deux sages, essoufflés par leur course, arrivent les mains remplies de petites lentilles.
- ça y est, Majesté, nous avons les lentilles !… Maintenant, il faut aller chercher Bagouse, le bijoutier, pour qu'il gratte en leur centre un petit trou !.. lui seul sera assez habile pour y parvenir.
Bagouse, en effet, est un artiste. Chaque jour, sous son oranger, il confectionne de magnifiques bijoux avec des pierres, des fleurs, des feuilles, des branches… La reine Zoé porte d'ailleurs une très jolie couronne que Bagouse a réalisée avec des nageoires de plouf.
Il se met donc au travail sous l'arbre de Gaétan et Rosabel, et fait de son mieux pour aller au plus vite, car Dagobert s'impatiente. Totor, émerveillé par la dextérité de Bagouse, l'observe attentivement et parfois même se permet de lui tendre les outils dont il a besoin.
Les sages groupés autour d'un rondin de bois, compulsent leurs vieux livres pour tenter de trouver quelque part l'existence de ces mystérieux Fesséniens. Près d'eux, mademoiselle Plume, les bras croisés, marche de long en large, silencieuse et visiblement tourmentée par la disparition de Poupie. De son coté, Rosabel tente de rassurer la reine Zoé.
- C'est fait ! s'écrie soudain Bagouse, je crois que tu peux les essayer, Majesté !
- C'est parfait Bagouse !… je vois un peu flou, mais ça ira !… Bon, il est temps que je parte !
- Majesté ! ajoute Gaétan, veux-tu que je t'accompagne ?
- Non, Gaétan, ils ont dit SEUL ! je ne veux pas mettre la vie de Poupie en danger !
- Sois prudent, murmure Zoé en embrassant son mari, et ramène-nous notre petite fille !
Sans dire un mot, le roi Dagobert part. Derrière lui, chacun rentre chez soi… sauf Gaétan, qui, après quelques minutes, s'enfonce silencieusement dans les fourrés à la suite de son roi.

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